Je parle souvent en cercles.

Une idée en appelle une autre.
Une histoire en contient une autre.
Et, sans vraiment le décider, tout se relie : la violence, l’éducation, le pouvoir, la création.

Ce ne sont pas des sujets séparés.
Ce sont des formes d’un même problème.


Victime, bourreau : une frontière instable

Il existe une illusion rassurante : celle de croire qu’il y a, d’un côté, les victimes, et de l’autre, les bourreaux.

Mais la réalité est moins confortable.

Nous passons de l’un à l’autre.
Souvent sans nous en rendre compte.

Selon le contexte.
Selon la personne en face.
Selon notre propre état intérieur.

Cette bascule est presque naturelle.

Alors la question devient plus dérangeante :
qu’est-ce qui fabrique la violence ?
Et surtout : qu’est-ce qui la maintient ?


Ce que nous portons en nous

Il y a la pathologie, bien sûr.

Mais ce n’est pas suffisant.

Il faut accepter une idée plus difficile :
une part de violence existe en chacun de nous.

Sigmund Freud parlait déjà de ces pulsions profondes, qui traversent l’être humain, indépendamment de son éducation.

La question n’est donc pas :
comment éliminer la violence ?

Mais plutôt :
comment la reconnaître, et la transformer ?


L’ignorance comme enfermement

Un jour, j’ai entendu cette phrase :

« Quand j’ai commencé à lire, j’ai compris que j’étais esclave. »

Elle m’est restée.

Lire ne sert pas seulement à apprendre.
Lire permet de voir.

De nommer ce que l’on vit.
De sortir de l’inconscient.

Car beaucoup ne savent pas ce qu’ils vivent.

Ils reproduisent.
Ils réagissent.
Ils oscillent entre victime, bourreau, sauveur — sans jamais comprendre pourquoi.

Ce que Carl Gustav Jung appelait l’inconscient agit alors en silence.

Et ce que l’on ne voit pas… nous dirige.


Une société qui influence sans se montrer

Dans l’espace public, tout agit.

Un discours.
Une vidéo.
Une phrase.

Mais peu de gens se demandent :
pourquoi ai-je réagi à cela ?

Qui influence qui ?
Et comment ?

Pierre Bourdieu a montré que nos goûts, nos choix, nos réactions ne sont jamais totalement libres. Ils sont façonnés par des structures invisibles.

Nous croyons choisir.
Mais souvent, nous reproduisons.


L’innovation… et ses dérives

On parle aujourd’hui d’innovation, de rupture, de technologie.

Des systèmes apparaissent, transforment les usages, s’imposent.

Des plateformes comme Uber ou Airbnb n’ont pas créé un besoin.
Elles se sont insérées dans un système existant.

Elles ont compris une faille.

Elles ont agi.

Mais aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, une autre faille apparaît :

celle de la conscience.

Tout le monde peut parler.
Tout le monde peut influencer.

Et souvent, sans responsabilité.

La confusion devient massive.


L’illusion du contrôle

Face à cela, une question surgit :

faut-il réguler davantage ?

Peut-être.

Mais jusqu’où ?

À quel moment la protection devient-elle intrusion ?

Et derrière cette question, une autre, plus dérangeante encore :

sommes-nous capables de nous réguler nous-mêmes ?

Ou avons-nous besoin d’un cadre extérieur parce que nous ne nous connaissons pas assez ?


L’école : instruire ou former des êtres humains ?

On dit que l’école éduque.

Mais que fait-elle réellement ?

Elle instruit.
Elle prépare à travailler.
À s’insérer.

Mais elle n’apprend pas :

  • à se connaître
  • à gérer ses émotions
  • à comprendre ses mécanismes

Alors une confusion s’installe.

Les parents attendent de l’école ce qu’elle ne peut pas donner.

Et oublient parfois leur propre rôle.


Regarder avant de critiquer

Il est facile de dire :
« le système est défaillant ».

Mais cela ne suffit pas.

La question est plus exigeante :
que faisons-nous, individuellement ?

Se regarder soi-même.
Observer ses réactions.
Comprendre ses propres schémas.

C’est là que tout commence.


Le potentiel étouffé

Je viens d’un environnement instable.
Un père alcoolique.
Des tensions.

Et pourtant, je reste convaincue d’une chose :

le potentiel est partout.

Pas chez quelques-uns.
Chez tous.

Certaines voix l’ont payé cher.

Nawal El Saadawi a été emprisonnée pour avoir parlé.
Pour avoir écrit.

Dire. Penser. Créer.
Peut encore déranger.


Créer malgré tout

Je regarde le monde artistique.

Et je vois encore des déséquilibres.

Des galeries qui exposent majoritairement des hommes.
Des œuvres sélectionnées selon des codes implicites.

Alors je me demande :
qui crée ?
et pour qui ?


Le prix de la création

Prenons Charles Aznavour.

Un immense artiste.
Une œuvre puissante.

Mais aussi des choix.

Il a construit sa carrière en se consacrant entièrement à sa musique.
Parfois au détriment du reste.

Une femme ferait-elle la même chose ?

Peut-être.
Mais rarement sans en payer un prix différent.


Un monde sans intériorité

Par moments, une impression persiste :

comme si le monde avait été construit en oubliant quelque chose d’essentiel.

L’intériorité.
La sensibilité.
Le lien.

Comme si tout devait être exploité, optimisé, utilisé.

Alors qu’un monde pourrait être pensé autrement :

comme un enfant.

Quelque chose à accompagner.
À comprendre.
Pas à dominer.


La lutte invisible

Cette tension existe partout.

Même dans des détails.

Une remarque en entretien :
« vous êtes instable »
« vous parlez différemment »

Ce ne sont pas des jugements neutres.

Ils touchent à l’identité.
À la légitimité.


La grande illusion

Sommes-nous légitimes sans diplôme ?

Aujourd’hui, la réponse semble évidente.

Et pourtant…

Le diplôme est devenu une norme.
Parfois une illusion.

Beaucoup étudient.
Peu trouvent leur place.

Et certains s’endettent pour apprendre ce qu’ils auraient pu découvrir autrement.


Apprendre autrement

Faut-il vraiment passer par des années d’études pour apprendre ?

Ou peut-on :

  • lire
  • expérimenter
  • pratiquer
  • construire par soi-même

Apprendre autrement demande plus d’autonomie.

Et peut-être plus de courage.


Conclusion

La violence, l’ignorance, la reproduction des schémas — tout cela ne vient pas de nulle part.

Cela vient d’un manque.

Un manque de compréhension de soi.
Un manque de transmission essentielle.
Un manque de lucidité.

Sortir de la violence ne passe pas uniquement par des lois ou des systèmes.

Cela commence ailleurs.

Dans un geste simple, mais exigeant :

se regarder. comprendre. et transformer.