La corde lui brûlait presque la paume. Il tira encore une fois, de toutes ses forces. Le moteur toussa, comme s’il allait enfin céder, puis retomba dans le silence. Le garçon resta quelques secondes immobile devant la tondeuse. Il avait déjà essayé plusieurs fois. Il avait vérifié le carburant, ouvert le bouchon, regardé à l’intérieur comme si quelque chose allait soudain lui apparaître. Il avait poussé la machine de quelques centimètres, touché les commandes, recommencé. Rien.

Au début, cela l’avait amusé. Puis agacé. Maintenant, quelque chose de plus désagréable commençait à monter en lui. Cette sensation particulière qui arrive lorsqu’on cesse de penser ça ne fonctionne pas et qu’on commence à penser je n’y arrive pas.

Il lâcha la corde et rentra dans la maison. “Papa ?” Son père leva les yeux. “Je ne peux pas démarrer la tondeuse.”

Il s’attendait à une question. Tu as mis de l’essence ? Tu as fait comme je t’ai montré ? Tu as vérifié ceci ? Mais son père ne demanda rien. Il le regarda simplement quelques secondes, se leva et lui dit d’une voix douce et entraînante : “Viens!”

Le garçon le suivit. Les pas de son père raisonnaient devant lui, lourds et réguliers dans l’escalier. Une marche, puis une autre. Ils ont traversé le hall, puis la cuisine. Il ne disait toujours rien, il avançait vers la tondeuse sans au moins regarder ailleurs. Arrivé devant la porte du jardin, il tourna la poignée et la lumière entra brusquement dans la pièce. Ils descendirent les quelques marches qui menaient à la pelouse. La tondeuse était là où le garçon l’avait abandonnée, elle attendait paisiblement, sans bruit ni fumée.

Le père s’en approcha et s’accroupit.

Le garçon pensait qu’il allait tirer sur la corde et que, comme par magie, le moteur démarrerait immédiatement. Il aurait presque préféré cette rapidité. Cela aurait confirmé quelque chose qu’il savait déjà : les pères savent faire des choses que les enfants ne savent pas encore faire et tout pouvait disparaître comme par magie. Ploufff ! Et en un claquement de doigts tout allait disparaître.

Mais il ne tira pas sur la corde.

Il regarda en se frottant la barbe.

Il ouvrit un clapet, passa les doigts le long d’un câble, en rebrancha un autre qui semblait mal fixé. Il vérifia l’huile. Se pencha davantage. Observa la lame. La fit tourner doucement. Nettoya la lame et les roues. Revint au moteur. Essaya une première fois.

Rien.

Le garçon le fixait des yeux.

Le père ne semblait ni surpris ni contrarié. Il s’accroupit de nouveau, comme si l’échec de cette première tentative venait simplement de lui donner une information supplémentaire. Il déplaça quelque chose d’invisible, se releva, saisit la poignée et tira une seconde fois.

Le moteur toussa, cracha, puis se mit soudain à rugir.

Le garçon sourit.

Son père, lui, ne célébra rien. Il laissa tourner la machine quelques secondes avant de couper le moteur. Le silence revint dans le jardin et un bruit aigu inonda les oreilles du garçon.

Puis le père posa sa main sur son épaule : « Tu vois, mon fils, tu n’avais pas un problème de compétences. »

Son fils le regardait sans comprendre : « Tu avais un problème à résoudre. »

Il retira sa main et remonta vers la maison, aussi déterminé.

Le garçon resta seul devant la tondeuse, les pieds bien ancrés dans l’herbe.

La tondeuse n’avait pas changé. C’était toujours cette vieille machine, avec sa poignée froide, son odeur d’essence et quelques brins d’herbe séchée collés sous le châssis. Pourtant, quelque chose avait changé.

Quelques minutes auparavant, devant cette même tondeuse, il s’était demandé : « Pourquoi est-ce que je n’y arrive pas ? »

Maintenant, une autre question lui venait : “Qu’est-ce que je n’ai pas encore essayé ?”

Il reprit la poignée par sa manche.

Des années plus tard, il aura oublié ce que son père avait rebranché ce jour-là, cette pièce invisible qui a à peine touchait de ses doigts. Il aura oublié quel clapet il avait ouvert et ce qu’il avait vérifié sous la machine. Mais il n’aura jamais oublié ses pas déterminés dans l’escalier, les yeux de son père rivés sur la tondeuse.

Ni sa voix après avoir résolu le problème:  “Tu n’as pas un problème de compétences, mon fils, tu as juste un problème à résoudre.”